Breizh Touch : La "Bretagne Pride" à l’assaut de Paris

Publié le dimanche 23 septembre 2007.

Article paru dans le journal "Le Monde" du 22 septembre 2007.

Ils ne veulent pas seulement briller, ils souhaitent flamboyer. Ils ne veulent pas simplement divertir, ils souhaitent enchanter, fasciner, enflammer, convertir. Rien de moins. Convertir ! Convertir à la Bretagne. Convertir à sa culture, son ouverture, son dynamisme, son modernisme...


Ils sont culottés. Et parfois stupéfaits eux-mêmes de l’audace qui les a poussés à venir s’exhiber à Paris, revendiquer les Champs-Elysées pour faire défiler trois mille musiciens et danseurs ; s’installer quatre jours sur un quai de Seine, au beau milieu de la capitale, avec chalutiers, bateaux de course, pêcheurs, chercheurs, ingénieurs, océanographes, navigateurs, cuisiniers, entrepreneurs ; coloniser plusieurs salles de spectacles parisiennes et prendre d’assaut le Zénith pour un "cyber fest-noz", retransmis en direct en Bretagne, en Pologne, aux Etats-Unis et en Australie.

En bref, organiser la première "Breizh Touch", manifestation géante et gratuite pour fêter la Bretagne dans la capitale, du jeudi 20 au dimanche 23 septembre.

A-t-on jamais vu une autre région de France faire montre d’autant de culot ?

"Belle ironie ! sourit Hubert Coudurier, le directeur de l’information du Télégramme de Brest. La Bretagne défile avec panache à Paris alors que le livre de Yasmina Reza nous apprend que le président de la République déclare se "foutre" des Bretons ! Le roi de France exprimait-il son humeur contre une région rebelle ?

Ses tendances recentralisatrices ne pourront rien contre cette évolution inéluctable vers plus d’autonomie et de fierté régionale !"

La Bretagne s’affiche. Certes enracinée dans une histoire, une langue, une culture. Mais moderne, éduquée (avec, depuis des lustres, le meilleur taux de réussite au bac), forte de son agriculture, de ses télécommunications mais aussi de nouveaux pôles de compétitivité (images et réseaux, mer...).

Et totalement décomplexée.

"Fini, Bécassine et l’image des ploucs ! affirme Yannick Le Bourdonnec, essayiste, vice-président chez Publicis et organisateur avec Ronan Le Flécher de "dîners celtiques" autour de têtes d’affiche bretonnes.

Parlons plutôt du poète Xavier Grall, du musicien Alan Stivell, des écrivains Orsenna et Queffélec et de ces nouveaux capitaines d’industrie qui portent très haut le flambeau de la Bretagne.

L’heure est à l’affirmation." La Breizh Touch est née de cette conviction.

Mais ce n’était pas suffisant. Il fallait de la foi, des amis, des soutiens et beaucoup d’expérience. Autant dire qu’il fallait Jean-Pierre Pichard qui, après 25 ans à la tête du Festival interceltique de Lorient, devenu le plus grand festival de France, disposait d’un savoir-faire exceptionnel. Sans oublier une fougue à faire plier la tour Eiffel.

Sa grand-mère bretonne avait débarqué à Paris, comme tant de très jeunes filles au début du siècle dernier, pour devenir domestique et entendre les enfants chanter : "Des pommes de terre pour les cochons, les épluchures pour les Bretons."

Lui, sonneur (joueur de biniou) hors pair, croyait depuis toujours en la culture, heureux du réveil des années 1970, de la révolution Stivell, des retrouvailles avec les pays celtes, du courant régionaliste et des audaces entrepreneuriales. La Bretagne décolla ; hélas, lui semblait-il, cela ne se savait pas. "Timides, complexés, modestes, les Bretons ne reconnaîtraient leur renaissance que si elle était reconnue par Paris. Relancer l’idée même de la Bretagne impliquait de passer par la capitale."

Après avoir pensé célébrer à Paris une fête de la Saint-Yves, patron des Bretons, il se tourne vers Saint-Patrick, patron des cousins irlandais, déjà fêté à Dublin, Chicago, New York, Houston, Sydney : l’image fait plus moderne. Il utilise toutes les armes du marketing, associe un copain brasseur, parce que qui dit bière dit pub, et qu’il fallait toucher le grand public. Il commence par les Halles, continue sur La Villette, le Zénith, Bercy... et finit, en 2002, par investir le Stade de France. Les médias sont au rendez-vous. Pichard a gagné. Mais il voudrait plus.

"Culture et économie doivent se faire la courte échelle. Personne ne doute aujourd’hui de la force ni du dynamisme de la culture bretonne, tout le monde devrait aussi reconnaître son inventivité, sa modernité et ses ressources dans le domaine de l’économie. Il fallait donc organiser à Paris une grande vitrine de la vie bretonne. Avec une parade en apothéose sur les Champs-Elysées." Sa bonne organisation de la Saint-Patrick ainsi que le défilé des Celtes à Lorient devant des millions de spectateurs ont conféré à Pichard la crédibilité nécessaire.

Il parle donc de ce qui n’est encore qu’un rêve à Jean-Yves Le Drian, longtemps député-maire socialiste de Lorient, et élu en 2004 président du conseil régional de Bretagne. "C’était une idée folle, bien sûr, dit aujourd’hui l’élu. Mais j’ai dit oui. Banco. A voir la tête des membres du conseil le jour où j’ai évoqué le projet, je crois qu’ils ont douté de ma lucidité." Très vite, il contacte le maire de Paris, Bertrand Delanoë, qui répond bravo, génial, je suis moi aussi un Breton de Paris. Le Drian est sidéré.connue par Paris. Relancer l’idée même de la Bretagne impliquait de passer par la capitale."

"Delanoë est un nom breton. Mon arrière-grand-père est parti de la baie de Saint-Malo pour devenir, après bien des aléas et un naufrage, armateur du côté de Saint-Pierre-et-Miquelon. J’y ai encore des terres.

Je serais ravi que mon père, aujourd’hui décédé, se dise : Bertrand n’est pas infidèle à ses origines !", s’exclame le maire.

Feu vert, donc. Le Drian et Pichard peaufinent leur programme. Pas question de montrer la Bretagne traditionnelle.

Autour de la parade, "superbe et déjantée", qui rassemblera, après sélection, les meilleurs bagadous de Bretagne mais aussi des autres pays celtes, il faudra exalter les multiples activités bretonnes : tout ce qui est lié à la mer, sur le quai Saint-Bernard ; tout ce qui est numérique, à la nouvelle Maison de la Bretagne baptisée "Ambassade". Le Drian convainc un à un les cinq présidents de conseils généraux, y compris celui de Loire-Atlantique, ravi d’entrer dans la danse.

Et il appelle Patrick Lelay, le président de TF1. "Vous avez les Champs-Elysées ? Alors vous aurez TF1 ! En direct !"

Le soutien de ce Breton ardent, pourfendeur du jacobinisme, est sans faille : "On a si longtemps été les bougnoules de service et de la chair à pâté pour les guerres françaises ! Comment ne pas demeurer révolté ?"

Lui qui avait un jour parlé de "génocide culturel" à propos de l’anéantissement de la langue bretonne et de tout un mode de pensée ne renie en rien cette opinion.

Et il trouve que la Breizh Touch est une initiative formidable : "Cette région est forte, vibrante, vivante. Montrons-la !"

La région, décidée à investir dans l’opération un peu plus d’1,5 millions d’euros, a vite constitué un comité de parrainage. Elle a fait appel aux Bretons célèbres dans les arts, les médias, le sport, l’entreprise. Tous ont rappliqué. Il en allait de la fierté bretonne. Alors, pour une fois, les clivages politiques ont été remisés à l’arrière-plan. Et le socialiste Jean-Yves Le Drian est tout heureux d’évoquer la cérémonie dans laquelle le maire UMP de Quimper, Alain Gérard, a remis aux musiciens sélectionnés pour défiler dimanche les bannières aux armes de sa ville.

Annick Cojean

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